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Andy Verol & Hirsute

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Papa Schultz, dans notre ville, était portugais et odieux... | 10 février 2008

On peut revenir sur le mot « racisme » et ce qu'il porte comme sens, non-sens et contradictions.

Tous les samedis, tata passait l'aspirateur dans la grande maison locative que nous habitions. Comme le bruit de l'aspirateur l'agaçait, elle mettait la musique à fond, un pur gueuloir qu'on appelait chaîne Hi-fi. Généralement j'avais droit à Mike Brant, Richard Clayderman (voir le site officiel actuel. C'est riche, c'est beau, c'est pas bobo : http://www.clayderman.co.uk/ ) ou encore Michel Delpech. Enfin, je dis « j'avais droit », devrais-je dire que « nous avions droit », moi le frêle abruti et l'ensemble du quartier... ça ne dérangeait personne. Les polonais et les italiens savaient que, le samedi matin, c'était la culture musicale de haut vol de ma tante, qui s'imposerait aux oreilles de chacun. Les phrases que j'fais. Je sais pas, il m'a paru bien de changer un peu de style pour raconter mon enfance, cette partie là tout du moins. Bref, t'as compris encore une fois. Je reprends un café et j'arrive.  

Tout ça pour dire un truc qui n'a strictement rien à voir. Dans ces Ardennes de la fin des années 70, des années 80, je l'ai dit dans un texte en 2007, le racisme était omniprésent. Un racisme performant, bigarré, métissé, multiculturel. On entretenait ça dans le quartier. Et bien sûr le racisme, même s'il est composé par des souchards et des immigrés de première, deuxième troisième génération, génère des hiérarchies.

On était très loin du racisme décomplexé du sud de la France, où ceux qui n'aiment pas les arabes ne se gênent pas pour le brailler dès que possible. On était loin aussi du racisme de l'est, purement silencieux, lourd, plein d'une hypocrisie condescendante. On était aussi fort éloigné du racisme de cités, ce truc de couches populaires anéanties qui distillent un racisme peu hiérarchisé et plein d'piments. Ce racisme n'avait rien à voir avec celui de Vendée, de Corse ou de Bretagne, ces régions qui résistaient à l'autre pour conserver des traditions et des coutumes pathétiques (genre élever des fromages, des choux, des chèvres, des menhirs et des cochons sauvages...). A des années-lumière du racisme de beaux quartiers, de centre-ville qui, en plus de colporter une haine de tous les étrangers et ceux qui y ressemblent, s'attache à considérer les plus pauvres comme une sale race. Egalement.  

Le racisme de mon quartier mélangeait la xénophobie millénaire pecquenode des « souchards », les préjugés fascisants des ritals, la haine quasi-religieuse à l'encontre de l'étranger des polonais et le racisme technique, industriel hérité des années d'occupation allemande des années 40. Et très loin, au loin, un bâtiment que l'on appelait « La caserne » cloîtrait les arabes, tant haïs, de façon unitaire, par toutes les autres « ethnies ». D'ailleurs, on les haïssait tellement ces arabes, qu'il était honteux de les nommer. C'est pourquoi, lorsque nous avions besoin d'intégrer ces pestiférés dans nos conversations, nous disions « ceux d'la caserne ». Dans la hiérarchie, ils étaient au plus bas avec les manouches. Enfin, il y avait les sempiternels juifs, que nous considérions comme un peuple sournois et vénal, comme tous nos ancêtres l'avaient pensé et ressenti et ce, malgré un massacre assez récent dont nous avions vaguement entendu parler à l'école. Quant aux noirs (négros) et aux asiatiques (chinetoques), ça n'existait quasiment pas, puisque nous n'en voyions qu'à la télé.

Celui que j'appelle Papa Schultz était un maigrichon, en fait. Je le surnomme ainsi mais nous ne regardions pas Stalag 13 à cette époque-là. Enfin, je n'en ai pas le souvenir. C'est passé sur la 5 à la fin des années 80, mais là n'est pas le sujet.  

Son vrai nom, c'était Richard Rodriguez, le seul vrai portugais du quartier. Père et mère venus de là-bas. Accent portuguèche et travail dans la maçonnerie. Encore que c'était pas la seule activité de Papa Schultz. Depuis quelques années, il s'était mis à faire de l'élevage « por arrondir les fins d'mois ». Ce type était un rustre isolé, mais bien intégré, que personne n'emmerdait parce qu'on racontait qu'il avait zigouillé sa femme pour cause d'adultère. A 50 balais, il vivait donc seul, avec ses chiens, ses poules, ses lapins et ses cochons... Vaste dépotoir, la cour de son sale chez-lui.

Un printemps doux. C'était un printemps doux et attendu. Les hivers étaient encore rudes à cette époque-là, et le printemps ressemblait à une renaissance annuelle réelle. Nos visages gris, fatigués s'illuminaient dès les premiers jours de douceur, de bourgeons et de soleil limpide. Ouha la poésie t'as rêvé j'aime pas ça fait chier l'écriture mélodico-bucolico-nostalgique...  

C'était en début d'après-midi. Je jouais aux cartes avec mes potes Hutch et Papy sur un carton,  là, juste devant la maison de tata... Douceur. Calme. Paix. Pas école. Putain qu'c'était bien. Jusqu'à ce que Léni surgisse du quartier d'en haut pour nous interpeller : « Eh les mecs v'nez l'Richard il a chopé l'voleur ! Y va y foutre la gueule en vrac ! V'nez ». C'était bien dans cette vie minable où l'on se fait chier presque tout le temps, de vivre des événements comme ceux-là.

En fait, Richard s'était fait piquer sa mobylette, deux – trois semaines plus tôt. Sa mobylette, c'était sa fortune au portugais. Avec ça, il pouvait aller au bistro espagnol (espinguoin), à l'autre bout du patelin pour se bourrer la gueule en parlant de foot avec ces braillards de la péninsule ibérique... Il avait fait un scandale dans tout le quartier, et avait même cassé les dents, par erreur, de Cliff Barnes (peu avant qu'on ne le pécho dans l'bois avec JR) qu'il avait d'abord suspecté. Mais Cliff, en bon souchard sans courage qu'il était, s'en était sorti avec la phrase efficace à tous les coups : « T'as pensé à ceux d'la caserne ? »  

Le mot était lâché. Papa Schutz, en toute discrétion, avait fait son enquête de ce côté-là, se planquant avec des jumelles sur les hauteurs qui surplombaient la caserne. Il avait repéré, quelques jours plus tôt, Ahmed, un cancre qui zonait dans ma classe (toujours l'air méchant, des crottes de nez badigeonnaient ses lèvres et son menton, à dégueuler), qui roulait en mob devant la caserne. Celle-ci n'était pas rouge, comme la sienne, mais bleue. Mais Papa en avait déduit que l'arabe l'avait repeinte, en roublard voleur arnaqueur qu'il était.

Des dizaines d'enfants, d'adultes ont convergé vers le terrain pourri dégueulasse de Papa. Le garde-champêtre était déjà là, tentant de tempérer le portugais. « Richard, ne faite rien, laissez faire la police. » Mais Richard s'en tapait parfaitement. On se tenait tous là, derrière le grillage, à reluquer silencieusement les allers et venus du bonhomme...  

Il surgit avec Ahmed, les poignets liés dans le dos, bâillonné, le regard horrifié semblant nous implorer. Mais personne ne bougea. Ça me donnait envie de pleurer. Il était humain pour moi, mais pour les gens du quartier, ça n'était qu'une sale race qu'on ne pouvait mettre dans le même panier.

Ce qui arriva de plus atroce suivit. Justice soi-même. Justice moyenâgeuse... Le garde-champêtre était foudroyé de trouille. On l'appelait Louis de Funès, parce qu'il lui ressemblait tout craché.  

Richard attacha Ahmed à un poteau métallique puis s'engagea dans la porcherie d'où il sortit un porc adulte gueulant terriblement... On était entassé. Un type dit : « Fais pas ça Richard, déconne-pas. » Les yeux rouges de Papa se tournèrent vers nous : « Fermez ta gueule toi ! »

Pour faire bref, parce que j'écris pas des thrillers, Richard égorgea le cochon. Voir un cochon mourir est une horreur totale. Mais la suite était pire encore. Il chopa Ahmed par la nuque et les plongea la tête dans la plaie ouverte du porc encore tremblant... Evidemment, lorsque tu vois un truc comme ça, tu comprends rapidement que ça va être chaud pour ta gueule, à l'avenir. Tu sais que l'Humanité, c'est très exactement ça. Un pauvre musulman de 14 ans, dont on plonge la tête dans la plaie sanglante d'un porc, reluqué par des dizaines de blancs silencieux, venus de partout en Europe, l'œil torve, la bouche tordue par la crispation et le cerveau-pensée en bouilli.. 

Quand il relâcha Ahmed, nous sommes partis. Quelques hommes adultes allèrent taper sur l'épaule de Papa pour le féliciter.

Il y eut des représailles, quelques semaines plus tard. Richard fut tabassé à mort par une vingtaine d'hommes venus de la caserne... Alors que Papa Schultz avait purement et simplement détruit un jeune homme (qui était innocent tout de même, la mobylette qu'avait vu le portugais, étant bien la sienne, la police le révélera bien plus tard.), il n'avait pas été inquiété par les autorités, alors que le garde-champêtre, seul représentant de la République, avait assisté à la barbarie... En revanche, trois hommes de la caserne qui n'avaient fait que venger Ahmed, ont passé plus de 15 ans en taule...  

Bon. Nous étions débarrassés de tous ces malades. Ahmed ne vint plus à l'école. Je ne sais pas ce qu'il est devenu aujourd'hui. Je sais simplement que, malgré l'action des adultes de son quartier, il fut considéré comme un « mangeur de cochon » par les musulmans... Il devint un paria et dut s'en aller...

Robert de Niro n'est plus un héros 

Andy Vérol

Publié par hirsute à 13:32:50 dans Andy Verol | Commentaires (0) |

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