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Andy Vérol, ne vous aime jamais

Le moindre de vos dons m'aidera à arrêter - Les écrits d'une petite frappe de la littérature

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Une biographie d'Andy Vérol: Manu Chao, le clandestino, juin 2009, Editions Pylône.Infos ici: http://pylone.wordpress.com/ 


Une biographie d'Andy Vérol: Noir Désir, le vent les portera, juin 2009, Editions Pylône.Infos ici: http://pylone.wordpress.com/


Nouvelle d'Andy Vérol dans le livre collectif, Le Livre Noir de Ta Mère, Ed. de Ta Mère - 2009. Infos ici: http://detamere.blogspot.com/


Premier roman d'Andy Verol, Les Derniers Cowboys français. Collection Pylône - 2008. Infos ici: http://pylone.wordpress.com/

Une biographie d'Andy Vérol: Un noir désir, Bertrand Cantat, 2008, aux éditions Scali. Périmé.


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Il ouvrait le catalogue, celui de La Redoute | 17 novembre 2011

"Ton chef te dirait de te faire amputer les jambes, tu le ferais?" Le garçon était persuadé qu'une chose pareille était impossible... l'avenir lui donnerait tort. Il s’adonnait à Casimir, Albator et autres légendes dès son retour à la maison. Bien sûr, il expédiait ses devoirs afin de ne pas manquer la nouvelle messe des gosses, un substitut tonique au catéchisme d’antan… Les héros étaient très gentils, sans pitié avec les méchants. « ça pisse pas, ça chie pas les héros. Ils dorment pas, ils mangent presque jamais et ils cassent la gueule aux forces du Mal ». L’enfant était préparé au monde nouveau, il le savait. Les ogives nucléaires, les barbelés, les JT, les autoroutes, les policiers, les hommes politiques étaient là pour le bien de tous, pour que l’ordre et la sécurité règnent, pour que le chocolat Poulain coule à flot, que les survêtements Adidas soient moins chers. Il étouffait. Son corps n’était qu’une abstraction, cette imitation d’Homme en chair et en os qui l’obligeait à se mouvoir dans les espaces faux du monde « qu’on voit par les yeux ». Il était certain que ce qu’il voyait était projeté par des écrans collés à la Glu en lieu et place des paupières. Les maîtres invisibles avaient fait en sorte que lorsqu’il se touchait les yeux, il sentait une texture molle et chaude, réplique parfaite de la peau et de la viande en dessous… En réalité, des micros-fils relayaient ces écrans au cerveau et une sorte d’antenne était implantée quelque part dans le cervelet. « C’est vrai mais c’est pas vrai. Y’a que Malik et les planètes qui existent ». Tonton bossait assez tard pour le laisser tranquille jusqu’au repas. Généralement, il allait se saouler au bar de la Place de l’Hôtel de Ville avec ses copains de la grande usine de fonte qui bordait le fleuve aux eaux vertes, alourdies aux rejets de soufre et de mercure. On parlait de la fermeture progressive de la matrice qui faisait vivre la ville. Les grands patrons n’aimaient pas les syndicats, ne montraient plus le bout de leur nez… Tata était chez la voisine, Cathy, une italienne rondouillarde maquillée vulgos. Elles sifflaient des petits gâteaux, du thé et des liqueurs pendant que le Pot-au-feu, la potée ou la soupe ronflaient sur la gazinière. Le chien, un Berger Allemand, roupillait sur ses pieds, léchant ponctuellement les couilles et se grattant mollement derrière l’oreille. Il était bien, n’avait pas besoin de s’isoler dans ses mondes. La télévision braillait, son corps se relaxait, il piquait parfois une clope dans le paquet oublié de Mémé qui restait enfermée des journées entières dans sa chambre chlinguant l’urine. La fumée emplissait sa gorge, saturait ses narines de l’odeur violente du tabac sucré aux agents de saveur… « C’est comme la drogue sauf que c’est pas de la drogue paske l’état il dit que c’est du tabac ». Débile. La maison lui appartenait…

Les souvenirs sont chaotiques, ils sont la fable d’une vie passée, perdue dans la macreuse du cerveau. Verdâtre, vieilli, mon visage apparait sur l’écran bombé situé en haut à gauche. Je décris tout pour que vous visualisiez, imaginez, utilisez la cervelle, qui que vous soyez, que savez-vous ? Croyez-vous tout ce que vous lisez ? Tout ce que vous voyez ? Dites-vous que je ne mens pas. Qui que vous soyez, j’affirme n’avoir jamais été l’enfant, n’avoir jamais vécu les vies qui dégueulent de ma tête vers l’écran. Je certifie la défaillance du gluant cérébral, chez tout le monde. Pensez bien que vous n’êtes pas là où vous êtes. Soyez certains que vos dieux n’existent pas, que vos familles sont en réalité des fictions en 3D, conséquence des hologrammes qui baisent.

L’enfant finissait sa cigarette, en enchainait une autre « parce que ça fait drôle dans l’crâne, ça fait des vagues, ça fait des coups de vent dans la vue, ça fait comme quand tonton fonce sur une bosse sur la route et que ça fait tourner la tête et guili dans le ventre». L’enfant timide, l’enfant caché, l’enfant adulte, l’enfant monde. Il caressait le chien… Mais la télé lui renvoyait la force, le bonheur, la violence « on peut mourir et renaître, on peut être explosé par un laser et revenir dans le prochain épisode ». Juste avant les consoles de jeux, mais déjà à l’ère des super-héros. Ses petits doigts aux ongles rongés faisaient sept fois puis cinq fois des ronds minuscules sur l’accoudoir en tissu beige du canapé mou: « C’est pour que Dieu me donne pas de punition. C’est pour plus jamais pisser à côté. C’est pour qu’une fille me fait des bisous sur la bouche »… Le foot, les voitures, les bagarres ne l’intéressaient. Il rêvait des filles, il sentait en lui une tension lourde lorsqu’il regardait leurs jupes. Il ne savait pas ce que c’était, mais il savait que c’était un bouleversement, une bascule du corps qui le mènerait vers les grandes cascades pleines de courant… Timidement, il ouvrait le catalogue, celui de La Redoute et le refermait aussitôt. Lorsque ses yeux se posaient sur une photo de femme en lingerie, c’était un peu comme s’il sortait de lui, prêt à casser sous une pression invisible, comme une allumette…

 

Mon Usine, la suite… Premières pages du roman en cours d’assemblage (1 à 2 mois de taf)

 

Andy Vérol

Publié par hirsute à 14:50:19 dans Andy Verol | Commentaires (0) |

La GS bidouillée par un motard vulgaire | 16 novembre 2011

L’heure de la récré, comme on sonnait le rappel des bagnards après l’évasion. Je n’ai pas de temps, de minutes, l’œil torve fixé sur le mur blanc juste au-dessus des écrans… J’ai promis d’écrire les vies en quelques minutes, de  torcher ces conneries qui me mangent la tête tout comme le condamné fait exploser une dernière fois son existence avant le grand saut dans la marmite… Mourir, c’est renaître encore, jaillir vierge dans l’incendie du nulle part… Un ventre chaud, du liquide, un cordon et l’éclipse… Fort heureusement, là, accroupi aux instants de pauses, il voyait qu’il n’était pas le seul paria de ce morceau de saleté. Des tracks de beats lourds, des lentes mélodies et : « Si mon cœur s’arrête de battre, je reviendrai dans l’monde où je suis l’boss ». Et c’était avec un sifflet qu’on rappelait les chiots… Le garçon se levait, les cuisses irritées par le velours côtelé de son pantalon.

Il y eut un jour où un scandale se produisit. L’après-midi était bien avancé, il faisait étrangement doux pour cette journée de janvier. Madame Martinez n’écarta pas les jambes, les ombres seulement, les plis aussi, le soyeux de ses bas et sa voix monocorde qui indiquait que nous étions tous condamnés à sourire aux puissants pour avoir une bonne note. « Si je tire fort sur l’élastique et qu’il pète, les arabes seront virés du pays ». Ils entendirent un cri. Ça ressemblait à un hurlement de bileux au ventre transpercé.

Détend-toi, démerde-toi, concentre-toi, ça n’est pas toi qui est en taule là… Les hélicoptères ont le goût amer de l’artifice. Cric cric, on charge la mitrailleuse ou la tireuse de tampons hygiéniques. Le verre de vin est vite avalé. Où est-elle ? Que fait-elle ? Mourir, c’est renaître encore…

Madame Martinez sortit en catastrophe, le garçon fixé sur son cul et sur la masse compacte des élèves qui divaguaient vers dehors. Il suivit, s’avança et scruta en biais entre les têtes brunes et pouilleuses des singes à l’envers. On ne le laissait jamais passer, les cons raidissaient leurs épaules, faisaient barrage avec leurs guiboles de footballeurs – « Si je touche dix fois de suite puis deux fois après une pause sur la clenche de la porte, le président interdira le foot pour toujours et les mettra tous à la guillotine » - et le toisaient méchamment. « Toi ton père il a une boule dégueulasse dans le cou, et toi ta mère, elle s’habille comme une pute, et toi, ton frère il est en taule », pensait-il pour se rassurer. Sûrement… Il parvint pourtant, sur la pointe de ses Noël neuves baptisées à coups de grole par ses enfoirés de « camarades » de classe, et aperçut au fond du couloir, un garçon de l’autre classe de CM2, un arabe, qui se roulait par terre, nu comme un ver, l’œil vitreux et la bouche emplie de mucus, une grotte dégorgeant l’écume de la rage. On ne percevait que son cul ses jambes ses hanches et légèrement ses couilles qui valsaient au gré de ses spasmes. Le gamin était fasciné, tous les gosses l’étaient, Madame Martinez l’était… L’école entière.

Défie-moi, rentre-moi dedans. J’aimerais lui dire ça parce qu’elle ne vient plus, me maîtrise ou me traitrise… Pas un instant elle n’a soufflé mot, verrue déviante qui jouait les saintes nitouches. J’écris, profitez-en, prenez ce qu’il y a à prendre si vous avez pu vous procurer ces mots. Prenez acte de ma détresse. Nous sommes tellement plus en détresse lorsqu’on se pavane dans le confort. Un type en uniforme, cagoule, joue l’anguille sous l’objectif de la caméra EI23. Je le sais, il transpire de peur. Mes micros sont coupés, tous les moyens de communication. La mémoire putain, la bassesse du cerveau qui vous injecte des sacs d’émotions et d’images dont on n’a plus besoin.

L’enfant faisait fille selon les dires des dudules l’entourant… L’arabe aussi, ce gosse de onze ans au nez ratatiné à la façon boxer confirmé, et à peine plus haut qu’un filet de tennis, était appelé « le raton nain »… Il était connu pour être turbulent, bagarreur, un brin arrogant et provocateur. Il le regardait se débattre avec plaisir : « Lui il a le courage des héros, il a pas peur de cracher et il fait peur ». Personne ne provoquait Malik, malgré sa petite taille, parce qu’il avait du répondant… Madame Laurent, son instit’, en vint à bout, le chopant sous les aisselles et le conduisant dans la salle vide du fond du couloir. « Allez allez on retourne à sa place ». Et des chuchotements, les slips trempés d’excitation, la tête frappée par la stupéfaction. Le scandale de l’école avait eu lieu et le garçon en était heureux : « Comme ça, on s’occupera de lui. On a vu son zizi, on a tout vu, ils me laisseront tranquille »… Son bas ventre frissonnait de plaisir, une sensation sensuelle, des vibrations… Ses yeux replongèrent dans la ville. « Je suis sûr que Malik est là aussi. On est de la même planète. La planète OTO, la planète des vipères, des gens qui boivent du jus dégueulasse. On est armé, on tue qui on veut parce que nous, on est les anges. Les souris, c’est nos copains. Malik, il est tout nu. C’est pas un arabe, c’est un copain du Dieu des tout p’tits, les plus costauds ». Il rêvait soudain d’amitié. Il rêvait d’un être balancé dans le monde pour son seul plaisir. Malik avait été jeté à travers le vortex épidermique de l’entre-monde afin de sauver le garçon de l’emprise des fantômes, des androïdes, ces flasques reprographies en volume d’êtres humains. Celui que l’on avait croisé jusque-là, n’avait été qu’une pale copie de l’original, la version cœur palpitant, muscles saillants… C’était soudain magique. La journée grise froide, grise avait pris des couleurs. Le velours faisait moins mal, la peur de n’avoir jamais de poils s’estompait un peu. « Si le soleil disparait derrière le toit avant 17h15 – heure de ma montre Mickey-c’est-obligatoire-de-le-dire – alors c’est que Malik est un humain comme moi, et qu’on va changer le monde »… On l’entendait encore hurler, insulter. Il usait d’ « enculé » comme on déglutissait. Gamelle. L’heure d’un BN fraise empâtant la bouche comme du plâtre… Alors que chaque jour, sur le chemin du retour, les Têtes Brûlées lui calaient des béquilles en pleine fuite, cette fois, il était épargné. Tous les écoliers n’avaient que l’affaire Malik dans la bouche et dans l’esprit. Ils spéculaient, fabulaient, flippaient et réécrivaient l’histoire. Le ciel crépusculaire était orangé, les nuages avaient tracé et le froid s’était renforcé. « Si je shoote dans l’caillou et qu’il va sur l’aut’ trottoir, je deviendrai le copain de mon Malik ». Ma mémoire ajoute soudain une silhouette monstrueuse devant la GS bidouillée par un motard vulgaire…

 

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Andy Vérol

Publié par hirsute à 16:22:47 dans Andy Verol | Commentaires (0) |

La chapelure trop grillée entourant une escalope baveuse | 15 novembre 2011

Si l’aiguille des secondes de l’horloge arrive sur le zéro avant que Madame Martinez soye sous l’perron – un seul pied c’est bon – alors Rodolphe finira handicapé ». Mes yeux se confondent avec les pensées. C’est un peu comme se regarder dedans. Un aveugle est-il plus narcissique, égocentrique que toute autre personne. La fièvre monte. Vous n’imaginez pas la pression. Les mots durent, le temps presse, un gros lard poussant caddie cadence à côté d’une maigrelette à l’accoutrement sexy. La « grande surface » est la zone de tous les dangers. On y vole, on y drague, on y magouille, on y fout le bordel. Les clients ne le savent pas, mais ils sont en fait mes choses, les zombies bruyants « caddiefiés » qui rouspètent l’univers tout en nourrissant l’enzyme… L’Usine ne fait pas que ronger leur porte-monnaie, elle joue aussi de leur santé mentale. Les armées du tôt-matin agencent les rayons, aménagent les vitrines et les têtes de gondole pour flatter les sens, provoquer la curiosité, l’envie. C’est déjà dit ça, on l’a déjà dit depuis des décennies. On a prévenu… On l’a répété. Mais que faire ? Demander à un porc bâfré de roupiller dans une cellule de moine, c’est un peu la même chose que de demander à un tétraplégique de se mettre debout. Prévenu, mais que veux-tu, les temps triment au déclin avec jubilation. Prévenus. Ils l’avaient été. Et à la lisière de la merde, de la pauvreté, ça s’excitait en tous sens. Trop tard. Tréteaux par terre. « Si je pisse sur le bord de la cuvette sans gicler sur le sol, je serai musclé comme Hulk. Si je mâche mon chewing-gum pendant deux jours, Madame Martinez décroisera sa jupe et je verrai sa culotte dessous ». Une sonnerie stridente indiquait la pause. Les puants puissants, les maitres de la cour allaient redevenir les cancres de la classe. Ils rangeaient leurs ailes d’avions de chasse, leurs nunchakus invisibles de Bruce Lee et gants de boxe de Mohamed Ali, ce grand con, un héros dansant arrogant qui faisait bander les minables. Le gamin les scrutait discrètement, un peu à l’écart, aussi invisible que possible – « Si la barrière se ferme avant que le nuage couvre le soleil, j’aurai un pouvoir magique » – et les considérait comme des dangers. Les enfants d’androïdes étaient la chapelure trop grillée entourant une escalope baveuse et faisandée. Il s’accroupissait – « On dirait que j’fais caca, j’espère qu’ils vont croire que je chie » - et restait captivé par ces gesticulations simiesque… En classe, il s’évanouissait dans la « ville », cet imbroglio de traces, de rayures, de sillons creusés durant des années par les élèves qui s’étaient succédés sur le bois de sa table. La ville était encombrée de voitures… Le garçon savait que l’univers s’était trompé. On l’avait envoyé dans le monde des gigantesques méchants par erreur. Il savait lui qu’il faisait partie de l’infiniment petit, les monde microscopiques, des nano-univers par milliards, des répliques sans fin des mondes « plus haut ». « Si j’écrase la fourmi, même si elle est gentille, j’aurai le droit de tuer Séverine. Si je mange le cheveu sale par terre, on m’obligera plus à manger de la saucisse dégueulasse. Si Sophie me regarde avant midi, l’Urss enverra jamais de bombe atomique sur notre gueule». La ville gigantesque était parfois attaquée par un crayon à papier HB, détruisant des quartiers entiers… Mon dos ploie peu à peu sous la douleur. Mes genoux craquent et me font un mal de chien. On me parlait du poids des années, une abstraction contre laquelle nous luttions tous. Qu’en avait-il à faire ce marmot, du haut de ses 1m35, sa peau sans poils et sa coiffure pétard fomentée par Tata « chui une bonne coiffeuse, j’ai travaillé six mois dans un salon, tourne la tête si tu veux pas que j’te rate derrière les oreilles ». Il me semble qu’il était ennuyé par l’accent lourd et la grossièreté toute ouvrière de ses tuteurs. La honte l’envahissait lorsqu’au début de chaque mois Tonton roulait des mécaniques avec sa paie fraichement touchée. Mamie n’en menait pas large avec sa pauvre rente de veuvage et sa retraite cacahuète touchée à la force de décennies de taf à la chaine. La honte, et la colère, quand ils partaient en R14 bleu ciel au Cora… A l’époque, on ne mettait pas une pièce dans l’caddie. Personne n’avait l’idée stupide d’en voler un exemplaire. Et la puissance, la grandeur d’une société de consommation qui prenait son envol. C’était beau, merveilleux, un clown gonflé à l’hélium tournoyait au vent au-dessus de l’entrée principale. La double porte vitrée était automatique, les places de parking peintes bien droit sur le goudron noir, les lampadaires, la structure métallique, la station service: nous étions enfin dans le futur. Et de la musique, du Cloclo, Julien Clerc, du Voulzy ou du yéyé… Des mélodies à mettre mal à l’aise, de ces choses sonores faussement guillerettes qui inspiraient l’angoisse. L’enfant rougissait dès l’entrée. Tonton bifurquait directement vers les téléviseurs et les chaines Hifi, pendant que Tata et mamie se ruaient en discutant de conneries, vers les rayons bouffe. Le gamin jetait un coup d’œil lorsqu’ils passaient devant les jouets : « Si la dame disparait dans les dix secondes, ça veut dire que Dieu existe et qu’Il leur dira de m’acheter une Majorette »… Rien ne venait. Il n’avait même pas le droit de pousser le caddie, de choisir les yaourts qu’il voulait. Jamais de bonbons, jamais de pain de mie pour faire des croque-monsieur. Au mieux, Tata lui demandait quelle marque de chocolat en poudre il souhaitait choisir pour le petit dej’.

 

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Andy Vérol

Publié par hirsute à 14:59:42 dans Andy Verol | Commentaires (0) |

Si tu voles, tu iras en enfer | 14 novembre 2011

Le garçon mettait un pied devant l'autre, chameau des forêts charriant l'attirail scolaire sur ses épaules courtes et osseuses. A ceci près que chaque matin, il enfouissait dans une poche interne, une nénette en plastoc, une poupée volée à sa cousine, une chaussette chourée à tata, une boîte de comprimés de mémés, des images, des morceaux d'articles de presse (qui noircissaient les doigts plus qu'ils n'informaient)... Ce morceau "des autres" était une protection contre les Têtes Brûlées de Papy Boyington. Avec les odeurs de poireau ou de chou qui collaient à la peau, les réprimandes incessantes qui cassaient la tête, le garçon pensait aux hurlements du cochon chez les N'Guyen, ces Viets casaniers qui croupissaient dans une ancienne ferme accolée à l'usine de fonte... Certains disaient qu’ils égorgeaient leurs morts avant de les inhumer… qu’ils bouffaient leurs Dobermans et qu’ils maraudaient pour se nourrir. Il marchait le plus lentement possible, se jouant de l’élasticité du temps : « Si je marche dans tous les trous du trottoir, je réussirai ma vie. Si je réussis à mettre le pied droit sur la plaque d’égout, j’aurai une bonne note en maths. Si je frotte quatre fois sous ma quéquette, Tata et Tonton ne se disputeront plus… ». Les autres enfants marchaient en groupe ou en binôme, des copains, des potes, des amis pour la vie. Ils n’étaient que des abstractions, des sortes d’ennemis en puissance, les progénitures odieuses des androïdes, des fantômes et des ennemis de Goldorak. Il passait non loin de l’église, où il ne mettait les pieds que pour les enterrements des cousins, arrière-cousins/cousines, ex-collègues de Mamie. Mais donnez-vous la peine de penser à Dieu. Systématiquement les adultes l’invoquaient pour les situations scabreuses de la vie. Ils se servaient de Dieu pour punir les enfants, les tenir en laisse : « Si tu voles, tu iras en enfer ». Le gamin y vivait, pourtant… Sitôt ses yeux pisseux de fatigue et de tristesse extirpés des papiers de boucherie, il reconnaissait ce qui l’entourait comme l’orogénèse de cet enfer suspendu au-dessus de la tête à l’instar une veste pleine de sang accrochée à un cintre… Si les flammes devaient le brûler pendant « toujours », que pouvait-il y faire ? Le fait d’emprunter la Barbie de sa cousine était-il considéré comme un vol ? « Si je frotte mon index sur le mur pourri de la maison des Thomé pendant plus d’une minute, j’aurai le Camping car Big Jim pour Noël. Si je regarde le soleil pendant deux minutes, j’irai pas en enfer. Si je passe trente fois ma langue sur mes dents sans compter, je ne serai pas obligé de danser à la fête des écoles ». L’angoisse montait, piquante, à l’approche de l’école. Telles des masses de zombies sur-vitaminés,  les écoliers se faisaient de plus en plus nombreux à l’heure de la rentrée des classes. Il serait l’un des marmots alignés dans la cour, en attendant l’arrivée de la maîtresse, subissant les quolibets de Sébastien, le champion des pupilles de l’équipe de foot, ou les pincements au cul de Rodolphe, assortis de son rire de hyène et de ses « L’aime ben qu’on u’i touche el-cul au pédé ». Mes écrans semblent se parler. Un type disparait du champ d’une caméra, pour apparaître, de dos, dans le champ d’une autre. Je demanderai à ce qu’on m’amène d’un de ces petits crevards qui piquent des pilules anti-angoisses dans les rayons de la pharmacie. Je le ferai s’asseoir devant moi, et je le réduirai psychologiquement en bouillie.

Bile tenace qui ronge la bête. Déficience pancréatique. Ecrire à la vitesse du son, les mots traçant sur l’écran. Donnez-vous un instant.  L’enfant fuyait le mal, tremblait des guiboles et sentait, avec fierté, que les gosses méchants de prolos chômeurs regardaient, envieux, son Jean Loïs et ses baskets à scratch Noël. C’était à peu près tout, il me semble. Les effluves puants de la mémoire ramènent l’esprit au stade de chaussettes trempées larguées sous le canapé. Le garçon avait besoin d’une protection : « Si je jette le caillou pile sur le tronc d’l’arbre, alors je serai riche et je pourrai les foutre tous en prison. Si la voiture arrive au moment où le feu est rouge, je trouverai un franc pour m’acheter des bonbecs. Si l’aiguille des secondes de l’horloge arrive sur le 0 avant que Madame Martinez soye sous l’perron – un seul pied c’est bon – alors Rodolphe finira handicapé ».

 

 

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Andy Vérol

Publié par hirsute à 12:18:13 dans Andy Verol | Commentaires (0) |

Le temple des heures merdiques, l'école de la République | 11 novembre 2011

Les yeux du garçon happés par le mouvement des motifs chargés de fleurs orange et marron des papiers-peints, dans la lumière blanche, faible mais agressive du lampadaire unique de l’impasse, s’infiltrant dans les trous en forme de trèfle des volets. L’imagination ? Non. L’esprit rencontrait les esprits, la trouille trifouillait le ventre, « vétustait » le cerveau rationnel… En dessins, il les ferait apparaître le lendemain – s’il y en avait un – les fantômes aux cris de tissus frottés, de bois craquant et de flatulences légères des tuyaux de chauffage d’une maison… Les écrans sont mon présent, étaux bienfaiteurs écrasant les souvenirs, l’incongruité d’un passé que l’on sait malaxée par les coups tordus de la vie. Viens. Approche-toi de la caméra que je jouisse de tes expressions de panique. Imaginez les matins glaciaux, la colonne vertébrale et les muscles  à l’effort sous le poids massif d’un cartable Superman argenté assez kitch et criard pour faire fantasmer un enfant, de cahiers de classe grands carreaux/petits carreaux, de livres scolaires, de trousses, de gommes, de compas, d’équerre, de règle, d’une console Donkey Kong Jr, d’une Golden – petites taches comme des boutons de gale - et d’un Petit Prince goût vanille pour la récré. L’enfant laissait son regard s’évader sur le chemin de l’école. Les ronces chevauchant les grillages à l’instar de lames de fond, des bouches d’égout bouchées par des feuilles de hêtre et de chêne pourries par la moisissure et les eaux de pluie, par des mégots de clopes, de Gitane maïs, par des canettes de 33 export et de feuilles de pq détrempées à la pisse ou au sang d’un fêtard castagné en pleine nuit. Ce regard qui s’échappait de la route pour courir sur le versant ascendant se catapultant  dans la forêt dense, cette jungle de pays tempéré qui cachait des secrets, des mystères, des légendes… Et les tombes… Il ne fallait sans doute pas plus de 15 minutes pour rejoindre le bâtiment de toutes les angoisses, le temple des heures merdiques, l’école de la République. Les mois de chasse ressemblaient aux années de tranchées… Des « pan », des aboiements et des « on l’a eu »… Le temps des oiseaux qui se sauvaient en V dans le ciel, du gris uniforme de l’atmosphère, et les pensées accaparées par des idées folles : « C’est pas possible qu’on foute son zizi dans une femme, c ‘est trop dégueulasse ».

 

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Andy Vérol

Publié par hirsute à 11:04:58 dans Andy Verol | Commentaires (0) |

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