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Andy Vérol - Une dernière usine avant extinction

Le moindre de vos dons m'aidera à arrêter - Les écrits d'une petite frappe de la littérature

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Une biographie d'Andy Vérol: Manu Chao, le clandestino, juin 2009, Editions Pylône.Infos ici: http://pylone.wordpress.com/ 


Une biographie d'Andy Vérol: Noir Désir, le vent les portera, juin 2009, Editions Pylône.Infos ici: http://pylone.wordpress.com/


Nouvelle d'Andy Vérol dans le livre collectif, Le Livre Noir de Ta Mère, Ed. de Ta Mère - 2009. Infos ici: http://detamere.blogspot.com/


Premier roman d'Andy Verol, Les Derniers Cowboys français. Collection Pylône - 2008. Infos ici: http://pylone.wordpress.com/

Une biographie d'Andy Vérol: Un noir désir, Bertrand Cantat, 2008, aux éditions Scali. Périmé.


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Opération Autodafé 52: Un pion alerté par les cris, par Christophe Siébert | 26 septembre 2011

Opération Autodafé, deuxième phase. J'ai lancé un appel à textes libres, pas mièvres auprès des internenéteurs et ça donne ça... Diffusion de ces créations non-stop, les jours à venir... On prend le temps de se digérer les dents hein? Déjà plus de 40 auteurs, et ce n'est pas terminé mes p'tites volailles...

Extrait du prochain roman de Siébert:

Six jours avant Noël Serge Tramoni fut convoqué par le proviseur pour la quatrième fois. Il avait emmené Philippe Garcia de force aux toilettes, lui avait maintenu la tête sous l'eau, avait tiré la chasse à plusieurs reprises avant que l'élève ne pût se dégager et appeler au secours. Un pion alerté par les cris avait ceinturé Tramoni et ils s'étaient battus pendant que l'élève Garcia vomissait et s'enfuyait, tête dégoulinante, cheveux collés au front et ses lunettes brisées.
Tramoni en cinquième mesurait un mètre soixante-trois et pesait soixante-huit kilos. Cette année il se rasait. Il utilisait le Biedermeier que lui avait offert son père, un héritage familial, un coupe-chou grand comme un couteau à pain.
Il portait un pull gris et en-dessous une chemise bordeaux qui sentait la transpiration, un bas de jogging usé aux genoux et aux fesses, des baskets de supermarché. Il avait un cartable. Son père estimait que les sacs c'était pour les voyous. Il avait les cheveux courts, tondeuse, sabot à trois millimètres.
Il était debout dans le couloir et face à la porte vitrée. Il attendait que le proviseur lui dît d'entrer. Pour l'instant le proviseur parlait au téléphone. Le bruit de sa voix se mêlait au vacarme de la cour. C'était l'interclasse, huit cent élèves âgés de onze à seize ans quittaient leur salle et se dirigaient vers la suivante.
Tramoni regardait devant lui. Son visage était sans expression. Ses yeux ne cillaient pas. Ses yeux étaient noirs. Les pupilles étaient noires et étroites. Personne ne soutenait ce regard longtemps. Aucun élève, aucun professeur. C'était peut-être à cause de ça, de ce regard, qu'ils le haïssaient. Le seul qui lui faisait baisser la tête, c'était son père. Lui, ses yeux aurait pu faire fondre de l'acier.

Christophe Siébert

Publié par hirsute à 14:23:19 dans OPERATION AUTODAFE | Commentaires (0) |

Opération Autodafé 51: PARC D'ACTIVITES DE MES COUILLES, par Paul Sunderland | 26 septembre 2011

Opération Autodafé, deuxième phase. J'ai lancé un appel à textes libres, pas mièvres auprès des internenéteurs et ça donne ça... Diffusion de ces créations non-stop, les jours à venir... On prend le temps de se digérer les dents hein? Déjà plus de 40 auteurs, et ce n'est pas terminé mes p'tites volailles...

PARC D'ACTIVITES DE MES COUILLES

 

Comme je n'arrive plus à me satisfaire des endroits considérés comme évidents, je suis bien obligé de chercher ailleurs. Qu'est-ce qu'un endroit évident ? Je ne sais pas, il en existe tant. C'est une affaire de situation, de contexte. Par exemple, je peux de moins en moins déjeuner dans un restau classique, je veux dire, même un snack. Le décor, en fait, joue énormément. Ce n'est pas la peine d'essayer de m'entuber avec des nappes à carreaux rouges et blancs, des instruments aratoires accrochés aux murs. Je sais que les tenanciers se feront leurs marges sur les desserts et les boissons. Vouloir détourner mon attention de ce fait très simple, par le truchement d'un décor étudié, thématique ou non, est un échec. L'arnaque ne m'échappe pas. Le pire (selon moi), ce sont tous ces points de restauration arty, et en particulier les bars à tartines, le style pub Bouillon Kub-pince à linge-fer blanc-France des années cinquante. Ca me fait carrément chier de payer cinq euros pour une tartine qui ne va pas me caler, surtout que, dans cet état, je ne résisterai pas à l'envie d'en manger une deuxième. Il suffit que, par-dessus, je rajoute une bière et un café, et je peux rapidement arriver à quinze euros. Une arnaque, vous dis-je. J'adore voir leurs gueules, à tous ces commerçants, quand je commande une carafe d'eau. A part un jour où j'ai chié comme pas permis, en Bretagne, quelques heures après avoir bu de l'eau du robinet, cette façon de me désaltérer me convient.

 

Sinon, je vais au McDo. Je reprends à mon compte la phrase de Mike (« car j'adore mal manger pour cher »). Mais jaffer à l'intérieur de ce ketchup universe me contrarie de plus en plus. Ou alors je ne sais pas, c'est que je me fais vieux, mine de rien.

 

Ce jour-là, je ne restai pas. J'emmenai dans un sac ma commande à emporter. Je pris le transport en commun le plus proche et filai au terminus, loin en fin de banlieue, au pays des friches industrielles. Après, il doit y avoir des champs. Peut-être. Même quelques arbres. Mais autour de moi, personne, des architectures usées, des façades à moitié crevées, du béton tagué, de la tôle, au sol quelques traces d'engins de démolition durcies par l'abandon et les hivers successifs. Ca ne sert plus à rien. Il se trouvera bien un politicard pour vouloir transformer tout ça en parc d'activités.

 

Je me posai à l'entrée d'un hangar, au bord d'une plateforme de chargement. Je pris soin tout de même de vérifier que des junkies ne traînaient pas. Le soir venait. J'étais seul au bord du gouffre occidental avec deux cheeseburgers, mes frites, mon sundae et mon coca. Cela faisait vingt-quatre heures que je n'avais pas mangé. Dans le sac et les emballages, ça n'avait pas trop refroidi.

 

J'entendis un bruit derrière moi, environ une dizaine de mètres en arrière. Je me retournai. J'avais le couteau de chasse le long d'un mollet, sous le jeans. La fille s'était bien planquée, je l'avais complètement ratée mais, ayant constaté que j'étais seul, elle était sortie de sa cachette, un amas de tôles près d'un mur. Elle trimballait aussi du McDo à emporter. Sans rien dire, nous échangeâmes un sourire. Ca devait être, je ne sais pas, une étudiante, aussi timbrée que moi pour oser manger dans un lieu pareil. Peut-être était-elle quand même un peu mécontente de ne pas se retrouver totalement seule. Moi, ce n'était pas la première fois que je venais ici, j'avais effectué plusieurs repérages auparavant, l'endroit m'avait paru tout à fait digne d'intérêt pour son esthétique involontaire. Elle avait dû se tenir un raisonnement similaire sauf que, pas de chance mademoiselle, je l'avais devancée. Mais en fait, c'était un faux problème. Je mangeai ma tortore en la regardant à la dérobée. Elle fit de même. Nous parlâmes un peu, les politesses d'usage. Une petite jeune, un peu baba en apparence, pas très grande dans son pull de laine un peu tombant, sa parka ; cheveux bruns et longs, un peu frisottants. Yeux noirs. Un tout petit peu potelée comme j'aimais. Gros seins. Bouche bien dessinée.

 

La nuit s'installait pour de bon. Nous baisâmes dans le hangar. Au début, elle rota un peu en me suçant, ce qui faillit me faire gicler prématurément mais bon, à part ça, pas de danger de dérapage incontrôlé. C'était une ardente et il fallait en profiter. Nous savions que les missiles de croisière ne tarderaient plus à s'abattre sur l'agglomération. En quelques secondes, le ciel virerait au rouge incendie. Avec un peu de chance, les radiations ne nous atteindraient pas de suite, ce qui nous laisserait encore un peu de temps pour la baise. Il n'y avait pas trente-six options, de toute manière. Soit on crèverait quand même par l'effet de souffle qui serait plus puissant que ce que j'escomptais, l'entrepôt s'effondrerait sur nous pile au moment où je lui éjaculerais sur le visage. Ce serait une belle mort. Ou alors il ne se passerait rien de tout ça, et on n'aurait plus qu'à attendre que des mecs en combinaison blanche nous emmènent dans un camp de déportés, pour notre bien.

 

En fait, on les attend encore. Je peux même dire qu'aucune ogive nucléaire n'est venue raser le pays. Mon imagination est encore partie en roue libre. Valérie, en revanche, est bien réelle ; pelotonnée contre moi, sa chaleur me fait du bien. Je ne suis pas égoïste : peut-être que moi aussi, j'arrive à la contenter de cette manière. On regarde la friche, sans rien dire. Les derniers détails s'estompent. On rote encore un peu. Le coca fait digérer.

 

On va finir par se lever, épousseter un peu nos sapes. Après, on se trouvera bien encore un bus ou un tram pour retourner en ville. On se fera un film.

 

Paul Sunderland

Publié par hirsute à 12:03:56 dans OPERATION AUTODAFE | Commentaires (2) |

Opération Autodafé 50: Quelques choses à foutre..., par Gatrasz | 26 septembre 2011

Opération Autodafé, deuxième phase. J'ai lancé un appel à textes libres, pas mièvres auprès des internenéteurs et ça donne ça... Diffusion de ces créations non-stop, les jours à venir... On prend le temps de se digérer les dents hein? Déjà plus de 40 auteurs, et ce n'est pas terminé mes p'tites volailles...



Quelques choses à foutre...

 

 

Agenouillé là, dans ces chiottes, j'avais tendance à me sentir un peu con. Comme ça, dans le noir, avec la queue entre les mains comme si j'avais prévu de me l'arracher. J'aurais peut-être dû, tiens... Mais non, finalement : je préférais toujours en rester au truc classique. Glauque. Gluant ; enfin, tout ce qu'on voudra. Qu'est-ce que j'en ai à foutre, après tout, hein ? Ouais, bin voilà justement : rien à foutre. C'est du dépit, non ? Parce que si je suis là, bordel, c'est que j'y suis tout seul. Rien ni personne à foutre, et l'envie de foirer cette érection là aussi, comme les précédentes. Par dépit. Pourtant, tu y arrivais bien, toi...

 

A chaque fois que tu t'enfermais là-dedans ; combien d'heures t'as pu passer là ? Ou ailleurs, tiens : t'aimais bien le faire en cachette, comme si j'étais ton putain de père et que ça avait pu te faire peur que je le sache. Que je m'énerve, que je t'en colle une... Parfois je me dis que c'est c'que t'attendais, en fait. Mais j'ai jamais voulu jouer le jeu, moi, je suis un connard buté quand je m'y mets. Tu veux te faire mal ? Fais-le toi même ! J'ai la gueule d'un bourreau, peut-être ? Et tu y allais, tu remettais le couvert et puis l'ouvrage sur le métier. Tu vomissais tes tripes et ta colère, à en remplir des seaux. Et moi ? Je savais pas vraiment quoi foutre, en fait. A part me tripoter le paquet, furieusement, comme d'autres vont gratter les tickets au PMU. Sauf que je cherchais pas à gagner le pactole, moi : peau d'balle, hein ! Juste à cracher mes forces, évacuer les tensions comme un putain de chimpanzé nain. Et je m'astiquais comme un singe, là, dans ces chiottes ou tu vomissais tous les jours cette société de merde qu'avait pas l'air de vouloir de toi et sur laquelle t'aurais craché tout ce qui te restait de bile, si t'avais pu seulement mettre un pied devant l'autre. Après...

 

Mais non, tu sortais vidée, aussi déglinguée que je me sens inutile avec ma bite comme seul objet de rébellion. Elle serait belle ma révolution, tiens : des torrents de foutre dans les rues, et des enfoirés vidés de toute substance envoyant ça, comme disait Bertrand, aux étoiles. La révolution des branleurs... Branleurs, ouais, parce qu'on en foutait pas une, à part ça. On aurait pu les péter, ces vitrines de merde pleines de nanas-squelettes qui te crient 'MAIGRIS !' avec des sourires obscènes ; personne en veut, pourtant, de ces meufs-là, à part pour passer derrière. Se les faire et partir en courant. Les gros enfoirés de la pub, de la télé, du business quoi, ils aiment bien se rappeler qu'il y en a certaines qui claquent, juste pour devenir leur petite choses, et qu'elles aiment ça, en plus. Et ils se font des saloperies de chef-d'oeuvres de stupidité sur papier glacé, avant d'aller choper le styliste. Un mec, un vrai, métrosexuel comme on fait pas mieux ; tiens, toi la blondasse, tu peux aller te rhabiller. Ah, ça se voit pas sur l'affiche qu'elle s'est fait tèj après, avec un billet dans le soutif et une jolie seringue dans le bras. J'aurais bien dit dans l'cul, mais elles n'en ont plus... Nan, les grosses ça leur arrive pas, ça. C'est peut-être bien pour ça que je reste à me branler dans ces chiottes dégueulasses, à rêver que j'étouffe dans des monceaux de chair.

 

L'orgasme ? Laisse moi rire, c'est pas au milieu des odeurs de vieille pisse que j'en choperai un, tu peux me croire. Sinon, j'aurais pigé la méthode et je m'en serai mitonné un bien gratiné. Un dernier, pour partir en beauté. Alors que là, je tremble et je pleure à l'idée de crever sans jamais avoir eu l'occasion de baiser à nouveau. De le faire avec toi, parce que quoi que je fasse, c'est toujours à toi que je pense : celle qui voulait pas se résigner mais s'y prenait à l'envers, celle qui voulait bien de moi pour des raisons qu'il vaut mieux pas que je connaisse. Celle que je peux plus avoir. Tu t'en rends compte, toi ? Non, sûrement, et c'est peut-être pas plus mal. Qu'est-ce que t'y pouvais, de toute façon, hein ? Tu te dis que je suis rien qu'un satyre, mais un satyre masochiste à la con. Faut l'être, pour préfèrer se taper une bouteille ou sa main plutôt que d'accepter de se voir comme un salopard. Comme sont les autres, en fait, ceux qu'on déteste par ce qu'ils se vautrent dans les trucs auxquels on a décidé de renoncer, lâchement, parce qu'on y arrivait plus. Qu'importe que ce soit par flemme ou par sentimentalisme ? On y croit plus, c'est tout.

 

Alors on s'imagine des choses, de belles images inaccessibles, immaculées, et on se branle le mental avec jusqu'à être submergé de fatigue. Ensuite on sombre dans un sommeil sans rêves, un truc lourd qui fait mal au crâne et dont on ne peut plus sortir. La Petite Mort, ce doit être ça, en réalité. On clamse à petit feu, par petites étapes on se rapproche de la fin. On prend quelques bouchées du dessert, faute d'aimer le plat principal déjà pourri à l'avance. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien. Hé oui chérie, la branlette, en fait, ça ne fait qu'accentuer le vide...

 

 

Gatrasz.

Publié par hirsute à 11:47:03 dans OPERATION AUTODAFE | Commentaires (0) |

Opération Autodafé 49: Mon état-nation, par Joe Numodual | 20 septembre 2011

Opération Autodafé, deuxième phase. J'ai lancé un appel à textes libres, pas mièvres auprès des internenéteurs et ça donne ça... Diffusion de ces créations non-stop, les jours à venir... On prend le temps de se digérer les dents hein? Déjà plus de 40 auteurs, et ce n'est pas terminé mes p'tites volailles...


Mon état-nation

            Pas citoyen du monde pour un sou. Sous l'homme, son enveloppe. Mon propre chef. Je me dresse et me fige. Ma citée intérieure. Unique multiplicité, forge des caractères. Je me décline à l'infini. Dans le son des coïts internes, la forge est en ébullition. Ardent. Tâcher. Mes déclinaisons, mon armée intime. Échafaudage de plans, de répliques. Entrainement, affinement. Dans le but d'un retour massacrant. L'intime dévastant la réalité et ses hordes de chiens. Je compte mes têtes. Espère une victoire écrasante.

            Grand stratagème de la fin. Théâtralisation de l'hors du commun. Nous marchons, à l'intérieur, nous sommes des centaines, avides de sang. Cette armée est unique. Je ne suis pas vide comme ces chiens, ce corps ligués les uns aux autres contre le mélange hétérogène d'eux-mêmes. Nous marchons, nous apprenons à vivre écrasés, suffoquant. Prêts à tout, nous sommes puissants et exploserons ces enceintes de vide abyssal. Je suis ici, chez moi. Mon état, ma nation, et sa systémique :

  • Vie
  • Ma mère vit au fond de moi
  • Ma mère. Vie, au fond de moi
  • Ma mère. Vie, de fond de moi
  • Ma mère vide, au fond de moi
  • Ma mère, vide au fond de moi
  • Ma vie-merde, au fond de moi
  • Fond de merde de moi, ma mère vit
  • Mort

            Un jour, il faudra choisir, trancher. Clairement, s'inscrire dans un choix de société. Euthanasie, ne pas lutter. La médecine qui répare les bobos. Les conchiants dorlotés par la médecine réparatrice. Les trous qui s'approfondissent. Les territoires en friches, ravagés. Des clivages. Tant de cartes à établir pour enfin comprendre et voir li monde sans la bienveillance d'eau truie.

 

                                                                                                          Joe Numodual

Publié par hirsute à 12:43:39 dans OPERATION AUTODAFE | Commentaires (2) |

Opération Autodafé 48: KALETRA, par Isabelle SIMON | 20 septembre 2011

Opération Autodafé, deuxième phase. J'ai lancé un appel à textes libres, pas mièvres auprès des internenéteurs et ça donne ça... Diffusion de ces créations non-stop, les jours à venir... On prend le temps de se digérer les dents hein? Déjà plus de 40 auteurs, et ce n'est pas terminé mes p'tites volailles...


KALETRA

 

Quelque nulle part, au fond d’une cave humide et glacée, un drame se tord entre un corps de souffrance et un visage désincarné. Le cœur déchiré, projeté contre le mur brut de cette nuit sans fond où il s’éclabousse, le corps souffrant communique sa terreur aux traits de cette figure.

Toutes ses cellules craquent, comme gelées. Tous ses organes se resserrent. Ses fibres, tendues à l’extrême, refusent de rompre dans un interminable élancement. Ses cytoplasmes se rétractent, indéfiniment, dans une respiration à un temps, sans souffle, qui donne le sentiment que jamais plus ne viendra de phase de dilatation. Ce n’est même pas une concentration du corps sur lui-même, comme s’il s’auto-digérait, ce qui serait encore une manière de fonctionnement, mais une contraction immobile de chaque muscle, sans relâche, jamais. La douleur se love dans le noyau de ses atomes, démultipliée mais entière, partout !

La nuit s’ouvre pour absorber l’esprit-souffrance, le perdre, la peur le ronge et les créatures aux bouches déformées par un rire qui résonne dans son cauchemar, l’obsèdent.

Le visage dans la lèpre du mur se forme et se déforme, au gré des pulsations d’un sang corrosif. Il articule des mots muets, consolateurs ou menaçants, au gré de celui seul qui les entend : le corps-souffrance privé d’esprit, l’esprit-souffrance au corps rongé, écartelé.

Hurler, crier, appeler ! Quelqu’un va bien entendre… Peut-être. Mais la douleur est trop forte pour laisser place à l’espoir. Le manque s’installe partout, dans chacun des récepteurs secrets du cerveau. Ne reste alors de place pour aucun sentiment, aucune espérance.

Dans son cul de basse-fosse, le corps-manque n’est plus que souffrance, esprit de la souffrance qui lui sert de pensée, de pensée délirante. Il appelle encore, mais plus faiblement. Nul ne l’entend. Bien vite, il se résigne, sachant ce qui l’attend…

 

Ce soir-là, dans la campagne, un poivrot se glisse dans un chemin boueux, envahi de ronces et d’obscurité poisseuse (où il devrait revenir de jour, s’étonner de ce que le coin peut être charmant, sous le soleil). Il se faufile dans ce boyau pour y soulager tranquillement sa vessie distendue par la bière. Tout en s’aspergeant les chaussures, se disant qu’il devrait passer au gin, il perçoit une plainte, un gémissement faible, étouffé. Il contracte ses sphincters et tend l’oreille. Effectivement, des sortes de râles épuisés semblent provenir d’une paroi qui s’élève dans son dos. Longeant le mur en direction du son, en tâchant d’éviter les ronces et les flaques de boue, l’ivrogne, un peu dégrisé déjà par la vague trouille qui commence à l’étreindre, s’avance à tâtons. Alors qu’il lui semble se trouver tout près de la voix affaiblie, il rencontre du bout du pied le tintement métallique d’un soupirail. Mais les barreaux en sont solidement scellés, rendant le passage impossible. Il lui faut donc contourner, jusqu’à un petit escalier de pierre descendant le long du mur vers une antique porte de bois à moitié vermoulue.

Fracturer la porte de la cave est un jeu d’enfant pour cet ancien braqueur. Ce qu’il découvre, derrière, lui est moins familier. Sur le sol immonde, gît le corps squelettique et lamentable, entravé, bâillonné, d’un être d’âge et de sexe indéterminés qui, manifestement, vient de livrer une interminable bataille solitaire. Il semble exhaler les derniers râles, le visage livide et humide, la peau presque translucide, les vêtements trempés de sueur, les yeux cavés. Ses maigres poignets retenus par des cordes à deux anneaux fixés dans la pierre, il est suspendu bras en croix, la tête pendant sur sa poitrine plate, le reste du corps épars, marinant dans une odeur infecte, mélange d’urine, de diarrhée, de sueur acide et de vomi.

Choqué, Arphos rassemble tout son courage ainsi qu’un peu de secours dans les vapeurs éthyliques qui, déjà, l’abandonnent. Malgré ses efforts, il ne parvient pas à défaire les liens des poignets, dont la corde et les nœuds se sont incrustés trop profond dans la chair. Il n’a pas de couteau sur lui et décide alors d’arracher les fers de la muraille. Sous la puissance de l’extraction, un éclat part, projeté contre le mur d’en face, qui va détruire le visage, ce visage qui y fut…

Ce qu’il reste de Kaletra s’écroule au sol, pantin vidé de toute force. Arphos doit hisser sur son épaule ce misérable sac d’os pour le remonter à la surface. Parvenu au dehors, il progresse lentement, l’oreille aux aguets. Le village ne compte que quelques rares maisons, isolées entre parcs et bosquets, mais il s’en méfie tout de même. Dans ce moment très spécial, tous les humains et tous les uniformes lui sont redoutables.

Bien que son sang, Arphos le sait d’expérience, soit encore mêlé d’un taux non négligeable d’alcool, le pénible sauvetage lui a rendu toute sa lucidité. Il ne le ressent pas nécessairement comme un avantage mais cela lui permet de se souvenir d’un pénible détail, à savoir que son permis de conduire lui a été retiré pour cette raison même qu’il boit trop… Il se souvient aussi qu’il est venu là en voiture, la veille, après avoir copieusement picolé, avec une idée vague, entre le désir de suicide et de marche dans la nuit, dans la "nature", pour réfléchir, faire le point sur le fiasco de son existence…

Par chance, il retrouve sa vieille guimbarde, tout près, une roue dans le vide au-dessus du fossé, l’autre sur la chaussée. Au prix d’un tour de reins, il installe la rescapée sur la banquette arrière. Celle-ci dodeline un moment de la tête puis s’effondre de tout son long, la moitié sur le siège, l’autre sur la moquette. Arphos s’installe au volant avec, pour la première fois de sa vie, un peu d’appréhension à l’idée de conduire bourré. Il démarre le plus doucement possible et, trente minutes plus tard, se gare, avec une écœurante veine de fripouille[1], pile devant chez lui.

Notre héros habite un minuscule studio dans cette proche banlieue qui singe la capitale. Malgré les barreaux (qui gâchent la vue sur un immeuble contemporain garni de plaques d’aluminium qu’on a dû maintenir d’un filet pour les empêcher de descendre guillotiner les passants), il apprécie son rez-de-chaussée, ce jour-là. Il aurait eu, en effet, bien du mal à hisser la pauvre môme dans les étages, avec les fatigues de l’alcoolisme. Bien sûr, à part les rangers qui pendent au bout, son fardeau n’est pas bien pesant ; moins que la menace des yeux indiscrets derrière les judas…

Arphos traîne la fille jusqu’à sa chambre et l’allonge sur son lit. Il ne semble pas que la manœuvre l’ait réveillée, même quand sa tête a heurté le chambranle de la porte. Est-elle dans le coma ? De sa joue au-dessus des lèvres, qu’un souffle léger vient caresser, il vérifie qu’elle vit encore et la laisse dormir. Il en a bien besoin, lui aussi.

Après quelques heures de sommeil, Arphos se réveille, affligé d’un sévère mal de crâne. Sa première pensée va à la moribonde, qui semble à peu près revenue à la vie.

Assise en tailleur sur le lit, la tasse de café que vient de lui apporter son sauveur entre les mains, elle raconte sa mésaventure.

«  Il m’a forcée à le suivre comme je rentrais chez nous. J’étais trop faible, trop défoncée, à sa merci, quoi. Je ne le connais pas, ou bien je ne me souviens pas… Je ne savais pas s’il voulait me tuer, me violer ou simplement m’enlever. Mais je ne vois pas quelle monnaie d’échange j’aurais fait… Je ne vaux rien ! Quand il m’a dit qu’il savait que les camés se foutent de la mort mais pas de la souffrance, j’ai eu peur… Il avait décidé de me torturer. Il m’a poussée dans cette cave immonde et il m’a attachée au mur avec ces chaînes. Et puis il m’a laissée. Il a laissé le manque faire son ouvrage. »

On entend les gorgées de café passer difficilement les gorges serrées dans un silence tendu.

« J’ai dû rester quatre, cinq jours dans cette cave. Peut-être six. J’avais du mal à évaluer le temps, à me souvenir du nombre de nuits depuis son départ. Je n’entendais rien. Je baignais dans la douleur. Je n’étais plus que cette souffrance. J’avais déjà connu le manque, mais jamais dans ces conditions… C’était comme si mon esprit cherchait à s’échapper et qu’à chaque seconde, il était repris par la douleur. À devenir folle… Puis peu à peu, ça s’est calmé, mais pour faire place à une angoisse atroce. Ensuite est venue la faim, la faiblesse, une fatigue écrasante… et enfin, toi ! »

Le café a toujours du mal à passer, même durant ce deuxième silence.

–        Et puis, il y a avait le visage dans la muraille. Tu sais, ces figures qu’on distingue dans les ombres sur les pierres, dans les nuages, sur la lune… Ce visage-là était formé par les écailles de peinture, sur le mur en face de moi. Il m’a tenu compagnie durant de longues heures. C’est peut-être parce que j’avais un visage humain, face à moi, que je ne suis pas devenue folle…

 

 

 

Isabelle SIMON

(extrait de RISQUES ET PÉRILS,

en vente chez

 syllabaire.editions.com)



[1] Ou de personnage imaginaire !

Publié par hirsute à 12:31:14 dans OPERATION AUTODAFE | Commentaires (1) |

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